Engagement et Induvidualisme
Ce que l’Homme dit “engagé” reproche à celui qui se refuse à l’être, c’est de ne pas déboucher sur la “praxis”, autrement dit sur l’action politique. Il pense que c’est en formant groupe, en s’enrôlant sous une bannière et en manoeuvrant au commandement qu’il fera évoluer le monde. La sémantique est d’ailleurs pleine d’ironie qui fait que ces antimilitaristes utilisent le même mot “d’engagement” pour qualifier leur soumission à un règlement de manoeuvre et l’abandon de leur caractéristique spécifiquement humaine qui est d’imaginer eux-mêmes à chaque minute ce que doit être leur comportement.
Si vous n’êtes pas “engagé”, vous appartenez obligatoirement dans leur classification simpliste à la classe des individualistes petit-bourgeois. On peut d’abord répondre que tout être vivant est individualiste ou aussi bien que l’individualisme est une idée creuse, sans fondement biologique. tout être vivant cherche sa survie individuelle et quand il manque d’imagination, il la recherche dans la sécurité du groupe, surtout si celui-ci est fortement structuré: armée, fonction publique, partis politiques, syndicats. “S’engager”, c’est se montrer individualiste, mais individualiste anxieux. Inversement, on peut aussi bien dire que l’individualiste n’existe pas. Un individu n’est que la synthèse momentanée des générations passées dans une expérience personnelle du monde. Robinson, sur son île, était encore intimement uni à l’humanité entière présente et passée. Ce qui paraît responsable de l’idée fausse “d’individu”, c’est la multiplicité des déterminismes dont il constitue la résultante, et qui nous cache ses liens au monde, dans le temps et dans l’espace. L’individu dans ces conditions commence peut-être au moment où sort de son imagination une structure originale du monde qui n’a pas encore été conçue. Cette création n’est cependant que le résultat de tous ses déterminismes génétiques, sémantiques et personnels, de tout ce qui en fait un être “social”.
On peut penser que l’individu se dresse alors car la structuration qu’il propose de heurtera à l’ensemble des préjugés de l’époque, des croyances du moment, au bon sens si généralement répandu et l’on comprend que son “engagement” soit impossible sans abdication de son individualité. Nul ne peut dire, au moment où il l’exprime, si sa construction est plus “efficace”, sinon plus évolutive, plus riche de possibilités que les constructions antérieures qui ont cours sur le marché social ou scientifique.
Ce sont pourtant ces individus, qui n’existent comme tels que par l’antagonisme qu’ils personnifient avec les idéologies dominantes, qui font peut-être progresser l’humanité, contre son gré le plus souvent, à retardement toujours. Quel rôle est moins “individuel” que celui de faire évoluer l’ensemble des hommes? L’acte le plus collectif de l’individu n’est-il pas avant tout d’être lui-même la véritable expression de ses déterminismes? N’est-ce pas la seule façon d’ajouter quelque chose, si peu soit-il, au trésor humain surtout si les déterminismes le poussent à s’opposer à ceux que cherche à lui imposer la structure sociale dans laquelle il vit?
Si l’individu n’a rien à proposer de mieux que les schémas existants, alors qu’il s”engage” dans l’un ou l’autre camp, peu importe, car aucun progrès ne résultera pour l’humanité de cet engagement individuel. Il viendra grossir la cohorte de ceux qui marchent au pas, et comme l’a écrit Einstein, le bulbe et la moelle suffisent pour cela, le cerveau est inutile.
Le reproche de ne pas déboucher sur la “praxis” est ainsi discutable. Il n’y a pas que l’action de groupe, l’effet de masse, qui soient efficaces. On peut même dire, là encore, que l’histoire montre que ce sont les individus exceptionnelles, parce qu’ayant enfanté une structure nouvelle, qui ont le mieux servi l’évolution humaine. Mais la critique à mon avis la plus valable de l’”engagement”, c’est que l’évolution de l’homme se fait, comme l’a dit Marx avec et après d’autres d’ailleurs, par son action sur le milieu. Et si avec les marxistes, nous admettons que c’est par son travail, aujourd’hui encore, que l’homme agit sur ce milieu, il faut admettre qu’à notre époque c’est d’abord en construisant des machines qu’il assurera le mieux son évolution; mieux que les discours, le simple déterminisme fait qu’il construit des machines pour remplacer sa main. Lorsque les machines seront suffisamment nombreuses et l’homme suffisamment désoeuvré, les classes sociales en seront bouleversées. Combien nous paraîtra désuète la lutte des classes, base fondamentale du marxisme contemporain, et que l’on doit admettre sous peine d’excommunication, de bourgeoisisme, etc…
La lutte des classes n’est qu’un moyen, mais pas un but d’évolution. Ce moyen n’est pas unique, il en est un parmi d’autres. Et les chercheurs par exemple qui trouveront le traitement efficace du cancer auront au moins autant d’influence sur l’équilibre économique et social et sur l’évolution de l’humanité que ceux qui auront ou non pris part à quelques manifestations de groupe sur la voie publique.
Si l’homme ne devait pas changer dans sa structure mentale, il n’y aurait pour l’humanité que deux évolutions possibles: une masse de plus en plus nombreuse, que le socialisme serait incapable d’éduquer, même en fournissant une culture qui tiendrait prisonniers par le nombre quelques “intellectuels”, sorciers indispensables, comme les capitalistes d’aujourd’hui le font déjà à leur profit. Ou bien l’inverse, la domination du monde d’un type huxleyen, par des intellectuels peu nombreux, tenant sous leur domination une foule heureuse parce qu’ignorante, conditionnée entièrement et bien nourrie.
L’engagement ne devient possible qu’en cas de crise aiguë, parce qu’à ce moment-là, l’individu retourne à ses comportements primitifs. Il ne s’agit plus d’être homme pensant, mais de lutter ou fuir suivant le comportement animal le plus instinctif. Comme un combat, dans lequel l’enjeu est la vie même, non de l’individu mais du groupe où ses déterminismes l’ont placé, ne se mène pas seul, on comprend que l’engagement devienne une nécessité. Lorsque l’évolution s’oriente, non vers la synthèse ou le dépassement de deux ensembles antagonistes, mais vers la disparition, par la force brutale, de l’ensemble le plus néocéphalisé, plutôt que le retour vers un état où la fonction pensante est la moins appréciée, où il n’est exigé de l’homme pour sa survie que l’apprentissage de quelques réflexes conditionnés, l’engagement devient logique. Il ne m’apparaît que comme une régression, un choix non pour la pensée, pais pour la vie, contre la mort. Encore faut-il prendre ces trois termes dans leur application à l’espèce, non à l’individu. Qu’importe d’ailleurs, en période de crise, la survie de l’individu? Que l’on se souvienne de la condamnation de Lavoisier : ” La république n’a pas besoin de savants”. C’était vrai. Cette interprétation permet de comprendre certains contemporains incompréhensibles comme ceux par exemple des accusés des procès staliniens. Il s’agissait souvent d’internationalistes convaincus, venus trop tôt dans une révolution qui, pour s’être voulue internationale, en était demeurée au stade de la survie parfois difficile de sociétés ou de groupes sociaux. S’ils ont fait une autocritique reconnaissant leurs torts, sachant le plus souvent qu’ils n’échapperaient pas à la mort, c’est qu’on leur a présenté pendant des mois la situation internationale comme un état de crise. Il était préférable d’abandonner leur utopie d’un monde plus évolué et d’accepter, plutôt qu’une régression vers un état social primitif qu’ils avaient combattu toute leur vie, une régression partielle favorisant la sauvegarde d’un acquis, imparfait, mais qu’ils croyaient capable d’évolution. La “résistance”, partout où elle a pris et prend naissance, réalise une unité à partir de motivations extrêmement diverses, d’idéologies contradictoires. L’homme seul vit dangereusement, mais en période de crise, il ne peut même plus vivre. Peut-il choisir alors le côté de la force, ou de la technique, alors qu’il ne croit qu’à la pensée créatrice? Peut-il choisir le maintien coercitif d’une situation acquise et dominatrice alors qu’il croit au perpétuel changement des organisations humaines? Il choisira toujours le parti du plus faible, de l’opprimé. L’homme digne de ce nom sera toujours un Don Quichotte. Don Quichotte est pitoyable d’avoir combattu seul, en dehors d’une période de crise. Transposez-le dans un cadre révolutionnaire et vous en ferez un authentique héros devant l’image duquel les foules reconnaissantes viendront plus tard s’incliner. L’action propice à l’évolution ne vient pas des Don Quichotte mais des Cervantès. Le plus difficile est de savoir quand commence une crise, quand il est plus efficace de combattre en se mêlant à un sous-ensemble imparfait, plutôt que de penser seul sans agir.
Henri Laborit, in L’Homme imaginant, publié en 1970